Dites-moi quelle langue vous parlez en Haïti, je vous dirai qui vous êtes !

journee internationale du creole

Crédit photo: Cybercartes.com

Ce 28 octobre 2014 a marqué la journée internationale de la langue et la culture créole. C’était l’occasion pour plusieurs pays créolophones de mettre en valeur leurs cultures et surtout de promouvoir la richesse du créole comme outil d’expression. Mais en Haïti, c’est aussi et surtout l’occasion de poser la problématique qui découle de la question de la langue. En effet, à l’instar des problèmes de couleur, la langue peut être considérée comme un des facteurs qui handicapent le progrès du pays. Les discriminations et les préjugés qui y sont de mise continuent d’écarteler et de fragiliser les différents tissus sociaux.

Jusqu’à présent, en Haïti, la question de la langue reste et demeure dichotomique. Depuis 1987, la Constitution du pays a consacré le créole et le français comme langues officielles. Cela dit, l’Haïtien est à même de pouvoir s’exprimer librement dans n’importe laquelle des deux. Pourtant, dans le tréfonds de la société, il existe une lutte constante entre les deux langues, quant à leur positionnement. En ce sens, la langue cesse d’être un outil d’expression, ou de communication, mais devient un espace qui permet de se situer dans la société. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, suivant que l’on parle le français ou le créole, la société dégage une conception de sa personne. Si d’une part, parler le français réfère à une certaine possession de savoir, c’est la langue savante ; d’autre part, s’exprimer en créole indique, quasi nécessairement, un certain niveau d’analphabétisme. C’est la langue des sots.

Bien qu’il soit parlé et utilisé par la majorité de la population,  le créole est souvent l’objet de toutes sortes de préjugés et de discriminations dans des espaces publics ou privés. Suivant que l’on utilise le français ou le créole dans ces espaces, l’on aura droit à une certaine qualité de service.

Cette réalité place la société sur une pente fragilisant davantage ses différentes couches. Les espaces de socialisation, depuis la base, mettent le cap sur l’apprentissage en français. Tant à la maison qu’à l’école, l’on apprend aux plus jeunes à s’exprimer dans cette langue, au détriment de l’autre. Nos leçons et nos devoirs sont rédigés en français.  Nous pouvons nous souvenir encore, à une certaine époque de notre enfance, nos enseignants nous demandaient de nous exprimer (en nous faisant injonction) rien qu’en français dans les classes ou  la cour de récréation. Sinon, nous risquions d’en subir une peine. Et la fameuse expression « exprime-toi », chaque fois que l’on parlait en créole à un camarade ou un proche nous reste encore à l’esprit. Comme si l’on ne pouvait que s’exprimer en français. Drôle !  Mais, c’est le système.

Jusqu’à date, la grande partie des ouvrages utilisés dans l’enseignement classique ou supérieur sont écrits en français,  peu importe le niveau d’adaptation des apprenants. Aucune valorisation du créole. Ce dernier, c’est pour les gens de la rue qui ne connaissent pas le chemin de l’école.

En revanche, il faut quand même souligner que, depuis un certain temps, plusieurs acteurs ont réalisé des efforts considérables sur la valorisation de la langue. Tant dans la littérature contemporaine qu’au niveau des médias, nombreuses sont des réalisations qui sont faites en créole, aussi faut-il faire remarquer qu’il existe des travaux scientifiques à l’université effectués dans la langue.

Par ailleurs, depuis des jours, l’on évoque la mise sur pied d’une académie créole. Cette dernière qui tachera de donner un niveau standard à l’utilisation de la langue dans la société, le cas échéant, dans le monde créolophone. L’installation des académiciens était prévue pour la journée de 28 octobre, selon ce qu’avait confirmé à Alter presse, Fritz Deshommes, vice- recteur de l’université d’Etat d’Haïti (www.alterpresse.org/spip.php?atricle16705#.vff4U0Zxzfo). Mais elle a été avortée et certainement renvoyée. Aucune déclaration officielle n’a été faite sur la question.

Toutefois, pour certains, instaurer une académie créole ne permettra pas de résoudre les difficultés que rencontre cette langue. Son utilisation, son adaptation dépendent exclusivement des différentes entités sociales dont l’ancrage se trouve dans la langue. D’autres pensent, au contraire, que l’académie peut donner au créole un niveau standard, en fixant les règles s’alignant à son utilisation.

Worlgenson NOEL

gensonoel@gmail.com

The following two tabs change content below.
worlgenson
Worlgenson NOEL (République D'Haïti) Je fais des études en Communication et en Psychologie. En tant que citoyen du monde, je porte mon regard sur ce qui se passe dans mon pays et ailleurs.

4 Commentaires

  1. Je dois absolument vous féliciter pour cet article qui est un beau témoignage qu’une langue peut être un instrument de domination et de fracture social.

    Peut-être êtes-vous familier des écrits de Bourdieu sur la question de la langue et des classes sociales? En tout cas, vous l’illustrez très bien…

    Il est nécessaire qu’il y a des enjeux politiques à l’instauration d’une langue comme étant la langue dominante. Si le créole est la langue du peuple, alors le français passe pour la langue des lettrés, des intellectuels, des politiques, du pouvoir? De la domination de l’un sur l’autre.

    Et c’est dangereux! Car par la langue, c’est toute une culture qu’on opprime, une culture qui s’exprime oralement, bien sûr! Et la formation d’une académie, excellente nouvelle, serait justement positive en vue de véhiculer de façon écrite, et ce plus généralement, la culture créole.

    Il est intéressant de voir comment le créole est devenu synonyme, presque, d’indigence, d’analphabétisme. Tous les créoles sont différents, certes, mais à une certaine époque, on considérait au Cap-Vert, par exemple, que les Créoles étaient supérieurs aux autochtones, car ils étaient l’échelon intermédiaire entre la langue local et le portugais.

    Mais il y en a assez de ces échelons, de cette hierarchie vertical qui écrase l’individu! Il est alors intéressant de ce demander à qui profite cette « supériorité » du français?

    En tout cas, c’est un angle de vue perspicace… Je dois d’ailleurs publier dans les jours qui viennent un billet sur le postcolonialisme et la question linguistique sur mon blog http://lusafrica.mondoblog.org .

    Et vive la pluralité des langues, et la pluralité culturelle!

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *