La liberté de parole en Haïti, désormais une liberté fragile

Crédit photo: jamouli.com

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Indéniablement, février 1986 a marqué la fin du régime dictatorial implanté en Haïti par les Duvalier Père et fils. Pendant l’ère du régime, la  notion de liberté de la parole a été  cloitrée. La peur s’installait dans toutes les fibres du corps social. Les « tontons macoutes » étaient censés avoir tout sous leur contrôle. La presse, malgré elle, fut muselée sous les regards fâcheux de ce régime. La notion d’« opinion publique » n’était pas de mise. La parole fut séquestrée.

La chute de Jean Claude Duvalier marque le début de l’ère dite démocratique en Haiti. Le temps  de la parole libre. Cette liberté enfin acquise a pris, au cours des ans, un essor considérable quasiment excessif, jusqu’à son inadéquation graduelle aux principes élémentaires intrinsèques à la démocratie. La tolérance des points de vue contraire, le respect de la vie privée des acteurs, précisément ce que l’on désigne comme « atteinte à la vie privée ». Mais, d’entrée de jeu, d’aucuns diraient qu’intégrer la vie politique implique automatiquement ou même inévitablement l’intrusion des regards sur sa vie privée. D’autres pourraient, à juste valeur, essayer d’en faire la démarcation. Moi, je pense que le fait de s’impliquer dans la vie politique ne donne droit à quiconque de salir gratuitement la réputation de l’autre. C’est pourquoi je suis d’accord d’avec la logique de sanction appliquée lorsqu’il s’agit de diffamer contre l’autre, pour détruire sa personnalité.

Dans tout Etat démocratique, l’on reconnait au citoyen le droit à l’information et celui à la liberté d’expression. Ces deux notions, tant dans leur portée politique que juridique, font toujours objets de grands débats contradictoires dans des sociétés. Les professionnels du droit, de la politique, ainsi que ceux de la presse, etc. pourraient  en dire davantage. Mais moi, je tourne mon regard d’observateur sur l’utilisation abusive du concept de « Liberté d’expression » dans mon pays. Et sans en faire trop d’extrapolation, je suis plutôt interpellé par le contexte actuel en Haïti.

En effet, à tort et à travers, j’entends souvent parler des gens.  Ils s’expriment, de leur droit de s’exprimer librement, sur des sujets divers relatifs au fonctionnement de la société. De fait, et sans conteste, les médias (presse parlée et écrite, les réseaux sociaux) en sont leurs canaux de (re)transmission. Mais, il est bien pertinent de se demander à quel prix l’expression libre de sa pensée peut-elle se limiter. L’espace public politique ouvert aux débats est censé donner, malheureusement, accès à tout le monde de déballer à la société leur niveau de compréhension et de mécompréhension de la pratique politique impliquant nécessairement la gestion de la cité, comme l’aurait dit Platon.  Cela dit, les acteurs supposés doués de raison intervenant dans la sphère publique doivent traiter de l’intérêt collectif, non des leurs.

Il est clair que, et c’est probablement le même constat dans d’autres société, sous l’égide de la notion de « liberté d’expression », reconnue comme un droit fondamental, des citoyens tendent à dénaturer et pétrifier le sens ce droit, dans des impertinences et des démesures émanant de la manière de l’exercer. Avoir la possibilité d’opiner sur ce qui se passe, sur une réalité quelconque, ne confère nullement le droit à personne de dire n’importe quoi, sur n’importe qui, n’importe comment, n’importe où et n’importe quand.

Autour de la scène politique

En Haïti, à longueur de journée, des acteurs politiques véhiculent des propos condescendants à l’endroit des uns et des autres. C’est écœurant de l’admettre, l’on assiste à des situations, des conjonctures où le discours politique des acteurs perd son essence orientée vers le progrès de la société, à la faveur d’une certaine forme de démagogie caractérisée par des vilipendassions réciproques. Tout le monde a son « petit agenda », ses « petits intérêts » à défendre, par tous les moyens. Même s’il faut dévaloriser et noyer le caractère de l’autre. La jungle politique !

Du gouvernement à des secteurs de l’opposition, les trivialités qui teintent leurs discours éclaboussent davantage l’image du pays. S’il ne s’agit pas d’un officiel du gouvernement qui utilise des propos indignes de sa fonction, à l’encontre de l’opposition, c’est à celle-ci de qualifier l’administration en place de toutes sortes de mots et de maux. Du même coup, il faut mentionner que, parfois, dès qu’une tentative d’impliquer  la justice est faite, certains acteurs crient à la persécution politique. Bien qu’il faut dire que l’appareil judiciaire est toujours soupçonné d’être l’instrument utilisé par le pouvoir pour impressionner les opposants.

Crédit photo: directinfo.webmanagercenter.com

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Mais face aux allégations fleuves, les unes plus virulentes que d’autres (Corruption/ gaspillage/ etc.), d’aucuns pourraient se demander si l’on parle d’un pays gouverné par des gens dépourvus de sens de responsabilité, ou qui sont incompétents pour diriger l’administration publique.

De tout cela, le plus manifestement inconvenant, c’est le mutisme de l’ensemble de la société qui se complait à observer l’inaction des responsables d’Etat censés dépourvus de crédibilité eu égard aux pléthores d’accusations dont ils sont l’objet. Hormis certaines tentatives de « démentis », je n’ai la connaissance d’un procès déjà intenté contre les accusateurs identifiés et connus de tous. Ce qui renforce inévitablement la perception défavorable sur l’administration.

Les médias, l’homme politique et le simple citoyen

Il est indéniable que les médias représentent ce que beaucoup pourraient appeler « Miroirs à double face  » ou une « épée à double tranchant ». Cela étant, ils construisent des personnalités autant qu’ils les détruisent. Dans les émissions de libre tribune, les journalistes, les leaders d’opinion, exercent inévitablement un grand impact sur l’ensemble de l’auditoire, un public hétérogène. Autant qu’ils émettent leurs points de vue sur les sujets, autant qu’ils donnent accès aux gens qui écoutent les leurs. Et parfois, ils profitent, à tort, de glisser des propos qui portent atteintes à des personnalités de la sphère sociale et politique.

Trop souvent l’on oublie, parmi les droits fondamentaux d’un Etat démocratique, l’existence des droits à la réputation et à la vie privée de la personne. Cela dit, au-delà de leur vie politique, j’ignore l’existence d’une loi conférant le droit à un citoyen de détruire, rien que pour le plaisir de faire, l’image d’une personnalité publique. De fait, comme tout citoyen ou en tant qu’être humain, l’acteur politique a droit au respect de sa vie privée.  D’ailleurs, à mon avis, c’est l’une des choses qui amène à une certaine réticence de la part de beaucoup de gens à s’impliquer dans la sphère politique.

Aujourd’hui, il est important de considérer le niveau du débat dans l’espace politique. En ce sens, l’exigence doit être faite aux acteurs en vue de la rationalisation et la justesse dans leur prise de parole. Et pour leur part, les médias, tout en restant vigilants, doivent veiller à ce qu’ils ne servent pas, à tort, de caisse de résonnance pour des opinions qui intoxiquent et désarticulent la bonne marche de la société.

 

Worlgenson NOEL

gensonoel@gmail.com

Etudiant de l’Université d’Etat d’Haïti

 

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worlgenson
Worlgenson NOEL (République D'Haïti) Je fais des études en Communication et en Psychologie. En tant que citoyen du monde, je porte mon regard sur ce qui se passe dans mon pays et ailleurs.

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